RAPPORT MORAL DU PRESIDENT

A.G. 1er Mars 2019


L’année dernière je terminais mon rapport moral en citant Dominique Valadé, immense comédienne qui disait dans une interview :


« Il faut pouvoir présenter au public des choses qu’il n’a pas l’habitude de voir et qui lui demande un petit déplacement mental. » Puis : « Le danger est de réduire l’activité théâtrale à de la distraction. »


Et j’ajoutais : « La culture n’est ni une marchandise, ni un supplément d’âme ; elle est essentielle à la rencontre, au partage, à la construction d’un monde libre, divers et …heureux. Elle est indispensable au renouvellement de la démocratie. Et l’essor d’une démocratie culturelle passe nécessairement par des politiques publiques culturelles fortes, volontaires, clairement assumées par la puissance publique »


Où en est-on un an après ?


Force est de constater que la tendance lourde qui consiste à considérer la culture, et singulièrement le cinéma comme une marchandise s’est malheureusement accentuée. Sont valorisés les films qui à grand renfort de publicité vont rapporter de l’argent. Le cinéma est devenu une possibilité de ressources pour des actionnaires, pour des banques ; C’est ce qu’on appelle la financiarisation de la culture. On veut du retour sur investissement.


Ce sont des associations comme la nôtre avec le circuit des cinémas indépendants qui résistent…quand ils le peuvent…


Combien de réalisateurs, de documentaristes – et j’en connais – qui tirent le diable par la queue malgré un travail de qualité ? Combien d’œuvres cinématographiques excellentes restent confidentielles ou au mieux, diffusées pour quelques-unes d’entre elles par ARTE au moment où tout le monde dort.


Pour notre part, nous essayons très modestement de les aider en les programmant. Quelles pertes en termes de créations !!


La qualité n’est pas opposée à la culture pour le plus grand nombre. C’est pourquoi pour ce qui nous concerne nous ne flattons pas notre public par la facilité et encore moins par la médiocrité. Nous continuerons à proposer un cinéma d’auteurs même si on doit prendre quelque fois de gros risques que nous assumons.


Cela a été par exemple le cas avec « Tharlo le berger tibétain ». Un film de plus de 2 heures, en N et B.


Résultats : 2 séances, 2 fois la salle comble. Et puis un public qui reste dans sa presque totalité pour assister aux échanges avec l’invitée !!


C’est dire qu’avec un public préparé, réceptif, fidèle depuis longtemps, on peut proposer des œuvres qui peuvent paraître austères au premier abord et qui sont au bout  du compte fort appréciées, parce qu’elles provoquent plaisir et questionnement.


Il nous faut faire confiance au public, c’est le résultat d’un travail mené par l’association depuis plusieurs années.


Alors c’est vrai qu’on prend des risques mais il est vrai aussi qu’on le limite en quelque sorte en invitant des personnes qui vont donner aux films, par leurs connaissances et leur compétence, une dimension supplémentaire.


On pourrait dire la même chose du documentaire « minimaliste » : « Atelier de conversation » - 1h30 autour d’une table, à écouter des étrangers !

Ce documentaire n’a été diffusé que dans des salles d’association comme les nôtres et quelques salles de cinémas indépendants.

Cela étant il faut un minimum de moyens.


Que n’a-t-on pas entendu du style : « Si la motivation est là, alors tout est possible », masquant ainsi une condition indispensable : des moyens !


Nous ne vendons rien, la culture n’est pas un investissement avec un temps de retour financièrement parlant. Nous n’enrichissons que des esprits. Nous investissons pour responsabiliser, fabriquer de la citoyenneté, aider à mieux vivre ensemble ; nous investissons pour la solidarité et pour la paix. La liberté ne peut se passer de l’esprit critique.


Oui le cinéma français se porte bien. Nous avons droit à de beaux films. Mais on sait que les films qui tirent le nombre de spectateurs vers le haut sont des films dits « grands publics » dont la promotion coûte des sommes toujours plus fortes : 241 millions d’entrées en 2018 malgré une baisse de 4%, devant la Grande Bretagne avec 167 millions d’entrées et l’Allemagne qui avec 80 millions d’habitants ne fait que 90 millions d’entrées.


Et puis le cinéma coûte cher ! Une famille avec deux enfants déboursera entre 30 et 40 euros pour une entrée de cinéma !


Donc une fréquentation importante des salles obscures.


Mais combien d’œuvres de qualité ignorées, de cinéastes condamnés au silence faute d’obtenir les moyens indispensables ?


Combien d’associations à vocations culturelles, en effet obligées de limiter leur activité, voire de disparaitre faute des fonds nécessaires ? On sait que la très grande majorité des associations en France sont financées par les collectivités locales. A cause des dotations de l’Etat en forte baisse, à cause des transferts de compétence, à cause des suppressions en masse d’emplois aidés, ces collectivités ont fait souvent des choix financiers dont les associations culturelles ont été les premières à en faire les frais.


Nous avons la chance pour ce qui nous concerne d’avoir des conditions matérielles fort agréables grâce à une municipalité qui a fait de la culture un axe fort de son activité. (l’ART DECO en est la preuve)


Les locaux dans lesquels nous nous trouvons sont vous le savez, des locaux municipaux. Cette salle est partagée avec d’autres associations mais nous sommes prioritaires pour son utilisation, notamment le vendredi. Nous disposons aussi à l’étage de bureaux dans lesquels nous nous réunissons en C.A. et où nous confectionnons les documents que vous connaissez : affiches, 4 pages, programmes trimestriels etc.


C’est aussi à l’étage que nous gardons des archives importantes, dont celles exceptionnelles de Pierre Chaussin lui-même, constituées notamment de près de 20 000 enveloppes kraft


J’ai pris contact avec les archives du CNC pour envisager comment on peut préserver ce trésor. C’est un gros travail de numérisation qu’il nous est impossible, à nous, association, d’effectuer.


En dehors des locaux, vous le constaterez avec la présentation des rapports financiers, la municipalité de Sainte Savine participe au fonctionnement de l’association à hauteur de 40% soit à la même hauteur que ce que représentent les adhésions.


Ces aspects matériels ne sont pas sans influencer notre travail. Avoir de bonnes conditions de travail facilite grandement les choses. Nous restons optimisme et nous mettons notre passion collective au service de tous ceux que le cinéma d’auteurs intéresse.


Vos réactions, votre enthousiasme, votre fidélité sont des encouragements et alimentent notre passion.


Comme j’ai pu vous le dire un jour j’aime voir, après la projection, quand la lumière se rallume, vos visages transformés. On y lit la joie, l’interrogation, le bonheur, la perplexité…bref l’humanité, l’humanité réunie dans un même lieu. C’est la magie du cinéma !


Il est un autre moment, qui peut paraitre banal que je vais vous évoquer, simplement, pour terminer mon propos.


Il m’arrive d’où je suis de voir entrer dans la salle une personne (parfois un couple) que je ne connais pas. Je remarque cette même personne, timidement chercher une place libre pour s’installer, sans mot dire. Elle ne connait personne, regarde autour d’elle, découvre les lieux.


Il arrive que cette personne reste à la fin de la projection et écoute les échanges, sans intervenir, mais manifestement intéressée.


Et puis la personne revient le mois suivant, parle avec ses voisins. Elle est même quelquefois accompagnée.


Et cela peut durer 2 ou 3 séances jusqu’à ce que je constate qu’elle se dirige vers la table d’adhésions où elle s’acquitte de la cotisation annuelle, tout naturellement…


Je me dis alors que le travail collectif de l’association a tout simplement été utile.


Dans ces moments là les découragements disparaissent et oui, ça donne envie de continuer.


Merci à tous.

Félix PEDRAJAS

  

Page précédente